par Vladas Terleckas
(Vilnius, janvier 2003)
Vladas Terleckas, né en 1939 en Lituanie, docteur ès sciences sociales en 1976, a enseigné les sciences bancaires à l’Université de Vilnius de 1967 à 2000. Il continue à faire des recherches sur l’histoire des banques et de la finance en Lituanie et, depuis 2000, sur l’histoire politique et économique du pays. Les résultats de ses recherches ont fait l’objet de près de quatre cent publications, y compris cinq monographies. Signataire de l’Acte de rétablissement de l’indépendance de la Lituanie du 11 mars 1990, il a été député à la Diète de Lituanie de 1990 à 92.
“Kraziai“, “Krosen“, “Kroze“, trois noms du même village qui, en 1893, évoquent les massacres de catholiques par les cosaques du tsar. Le 110e anniversaire de cet événement devrait éveiller en nous le souvenir et le respect pour ces martyrs de leur foi.
Kraziai aux 17e et 18e siècles : un foyer culturel et religieux
Kraziai est un hameau ancien situé à l’ouest de la Lituanie, en Samogitie, mentionné dans des sources historiques depuis le 13e siècle. Rares seront les lieux comme Kraziai qui peuvent se vanter d’un tel passé riche en événements politiques et culturels. Du 17e au 19e siècles, Kraziai est devenu le deuxième foyer scientifique, religieux et culturel du pays, grâce à l’action des jésuites et à l’appui des grands seigneurs. Si Vilnius, la capitale, rayonne dans toute la Lituanie, Kraziai exerce son influence dans la Samogitie. C’est le collège fondé par les jésuites en 1616 qui est devenu un centre religieux et culturel, son développement a été rapide : en 1616 y enseignaient cinq professeurs et, en 1771, 47 ; au début, on comptait 50 élèves et plus tard, 300. Près du collège se trouve l’école de philosophie et de théologie. Kraziai et son collège sont devenus célèbres non seulement en Lituanie, mais bien au-delà car y ont vécu, étudié et travaillé plusieurs personnalités éminentes de la science et de la culture : P. Skarga, premier recteur de l’Université de Vilnius, V. Protasevic, fondateur du collège des jésuites de Vilnius, M.K. Sarbievij, poète couronné par le pape, P. Roisij, professeur et poète, les célèbres historiens K. Kojelavicius-Vijukas, S. Daukantas et bien d’autres. Le collège possédait une vaste bibliothèque aux livres anciens, rares et uniques, en différentes langues.
Dans la ville se trouvent encore le séminaire sous la direction de la Compagnie de Jésus et le théâtre aux spectacles à finalité parfois religieuse ou morale. En plus de l’église des jésuites, on trouve celles des bénédictines et des marianistes. Celle de la Compagnie compte 12 autels, dont le plus grand est surmonté d’une reproduction d’un tableau de la Vierge Marie peint par Léonard de Vinci.
L’église des soeurs bénédictines, consacrée à la Vierge Marie et construite de 1757 à 1763, est de style baroque tardif par ses tourelles extérieures et ses galeries intérieures ondulées. Au parvis, une chapelle est dédiée à saint Roch. Les fidèles, épuisés par la famine de 1709, ont eu recours à lui, ainsi que durant l’épidémie de peste de 1710-1711. La fête patronale de ce saint se célèbre encore de nos jours par un pèlerinage le 16 août. A travers les siècles se sont forgés autour de saint Roch des récits d’apaisement de calamités et de guérisons de malheureux désespérés.
Grâce aux efforts des religieux et du clergé diocésain, peu à peu, le catholicisme s’est ancré dans la société lituanienne, petit à petit est née la vraie sainte Samogitie. Malheureusement, les Russes occupent bientôt le pays et la politique des tsars, pendant 125 ans, est de combattre le catholicisme, les conséquences sont effrayantes : le départ de la majorité des moines, l’abandon et la destruction des monastères.
Les répressions des tsars contre l’Eglise catholique
En 1793 et 1795 ont lieu les 2e et 3e partages de la Pologne et des régions baltes, si bien que la Lituanie actuelle est tombée sous la domination russe. Les tsars ont considéré de tout temps cette région comme “le pays russe acquis depuis toujours“ et ont tenté de la coloniser dans tous les domaines. Le gouvernement russe a fermé l’Université de Vilnius, interdit de parler le lituanien dans des lieux publics, de publier des livres et des journaux en écriture latine : les non russes n’ont plus eu le droit d’acheter des terres, etc. Le nom de Lituanie a été effacé de la carte et remplacé par Pays du Nord-Ouest. Le catholicisme, enraciné dans les mentalités et les usages, a été le plus grand obstacle à la russification ; l’Eglise catholique était depuis bien longtemps considérée comme le plus grand ennemi par les slavophiles et le gouvernement russe.
Le gouverneur général, Nikolai Mouraviev, résidant en Lituanie et représentant de l’autocratie tsariste, professait que “la foi catholique n’était pas une foi mais une hérésie politique, que les religieux et les prêtres n’étaient pas des ecclésiastiques mais des émissaires politiques propagateurs de haine envers le pouvoir russe, envers la confession orthodoxe et tout ce qui était russe“. Mouraviev, tristement célèbre pour avoir réprimé et massacré les révoltés de 1863, a été surnommé le Pendeur. Dans une de ses lettres au tsar, il a écrit que “tant que la catholicité régnera dans le pays, nous ne pourrions être sûrs de notre prépondérance morale“.
Déjà, après la première révolte de 1831 contre l’occupation russe, des représailles s’étaient abattues sur l’Eglise et les ecclésiastiques. Des décrets du tsar pour la sécularisation des terres ont alors privé l’Eglise de 260 domaines pour affaiblir ainsi sa base matérielle et afin qu’elle ne puisse entretenir des séminaires, publier des livres et secourir les pauvres. En 1837 on a interdit l’entrée au séminaire aux enfants de paysans. Après la révolte de 1863, les persécutions ont redoublé d’intensité : plusieurs prêtres ont été fusillés ou pendus, beaucoup déportés en Sibérie. De 1863 à 1870, interdiction a été faite d’accepter de futurs séminaristes et, après la levée de cette interdiction, leur nombre a été fixé à 150 et les candidats devaient obtenir des autorités la permission d’y entrer. On a fermé 352 monastères et des églises ont été transformées en lieux de culte orthodoxe, en casernes, en hôpitaux ou en écoles. Interdiction aussi a été faite de construire de nouvelles églises ou de réparer les anciennes sans la permission du gouverneur. Par toutes ces mesures, le nombre de prêtres est passé, pour les années 1865 à 1901, de 1259 à 996, et dans le même temps, les croyants, eux, augmentaient de 30%. Les activités éducatives et pastorales de l’Eglise lituanienne se sont affaiblies. D’autres interdictions du gouvernement ont encore été imposées : aucune ordination, aucune affectation ou mutation de prêtres de paroisse sans l’accord du gouverneur, aucune procession, aucun chant aux funérailles sur la route du cimetière, aucune bannière religieuse, aucune lanterne, aucune clochette dans la rue lorsqu’un prêtre portait le Saint-Sacrement à un malade. La permission pour un prêtre de se rendre chez un malade coûtait trois roubles, les homélies étaient censurées et leurs textes devaient être simplement lus. Les croix sur les monuments étaient aussi interdites. La langue russe devait être celle de la liturgie, les livres de prières devaient être imprimés en caractères cyrilliques. De lourdes amendes étaient infligées pour des bagatelles : pour le maçonnage d’un mur autour du cimetière, pour des travaux de peinture sur le toit de l’église, pour l’aménagement du parvis.
Les Lituaniens se sont sentis profondément blessés dans leurs traditions par l’interdiction de placer des croix sur les bords des chemins, dans les cimetières ou aux parvis des églises. A cette époque, il était habituel, lors d’un déménagement, de creuser un puits, de planter un pommier et de dresser une croix.
En plus de tous ces interdits dans les habitudes et rites catholiques, bien des moyens ont été employés pour renforcer l’influence de l’orthodoxie. Si celle-ci était accueillie par des Lituaniens, la russification aurait réussi. C’est bien pourquoi la construction d’églises orthodoxes a été intensive et des avantages ont été donnés aux colons russes pour leur installation en Lituanie. Tous les orphelins ont alors été baptisés dans l’orthodoxie et des familles ont été forcées de pratiquer l’orthodoxie sous peine d’exil en Russie ; les prêtres catholiques ou les pasteurs réformés qui accueillaient des orthodoxes étaient lourdement punis et les convertis réprimés sévèrement. Des écoles paroissiales ont été fermées et les écoles d’Etat surveillées. Des terres étaient promises aux paysans qui se convertiraient. Les catholiques, après leurs études, ne pouvaient prétendre à aucun poste dans l’administration.
A partir de 1880, à chaque fête de la dynastie russe, les élèves catholiques sont forcés de prier dans des églises orthodoxes, la classe débute par une prière orthodoxe.
Ce sont les gens du peuple qui les premiers ont résisté pour leur foi et les représailles n’ont fait que renforcer les convictions religieuses et nationales des Lituaniens. D’abord la résistance s’est faite par des moyens légaux : lettres de demandes aux hautes instances, boycottages, refus des élèves de se rendre dans les églises orthodoxes, refus de récitation des prières en russe au début des cours, etc.
L’ordre du tsar, le 24 décembre 1891, de fermer le monastère et l’église des bénédictines à Kraziai a été l’étincelle pour que les humiliations subies depuis tant d’années débouchent sur une opposition d’un autre type : la révolte !
Les massacres de Kraziai
A Kraziai, les vieilles moniales, malgré leur santé déficiente et leurs supplications, ont été expulsées de leur monastère et celui-ci fermé. Comme les paroissiens se voyaient interdire la reconstruction de leur vieille église, tous leurs efforts se sont reportés sur celle du monastère pour en avoir l’usage.
Malgré leurs demandes et leurs pétitions aux différentes institutions d’Etat, les paroissiens n’ont rien obtenu. Leurs démarches auprès des gouvernements d’Autriche, d’Angleterre, des Etats-Unis, d’Italie, du Danemark, de France et d’Allemagne ont été aussi vaines. Ces fidèles, démunis de ressources, requéraient des moyens financiers pour cette reconstruction : en vain.
Le 22 juin 1893, un ordre du tsar a imposé la destruction du monastère et de l’église. Les habitants de Kraziai ont alors envoyé des délégués à Saint-Pétersbourg, Vilnius et Kaunas. A partir de septembre, les paroissiens ont investi leur église y veillant jour et nuit et sonnant les cloches à chaque approche de la police. Des habitants de villages éloignés s’y relayaient aussi. Ceux qui gardaient l’église recevaient leur nourriture des réserves des seigneurs locaux. L’évêque, sous la pression du gouvernement, a commandé au curé de transporter le Saint-Sacrement en dehors de l’église : les paroissiens s’y sont opposés à plusieurs reprises.
Les autorités, finalement, ont pris la décision de fermer l’édifice, par force. Le gouverneur de Kaunas en personne, avec 70 policiers et gendarmes, a organisé cette opération. Sous ses ordres, 300 cosaques devaient venir en renfort. Le 21 novembre 1893, à deux heures du matin, ces forces de l’ordre se sont heurtées à 400 fidèles. Trois paysans, sur le parvis, leur ont présenté des portraits du tsar et de la tsarine ainsi qu’une croix ; à leurs côtés, des enfants tenaient des bougies à la main. Cette scène symbolisait la foi, l’espérance et la charité.
Le gouverneur, dans un premier temps, a repoussé l’heure de l’évacuation dans l’attente d’une réponse du tsar. Celui-ci, par un nouvel ordre, a ordonné aux gendarmes d’expulser les gens en les cravachant. On a alors fouetté tout le monde, femmes et enfants compris, surtout au visage, afin que les marques permettent plus tard leur identification. Puis, les paroissiens les ont affrontés avec tout ce qui leur tombait sous la main : briques, bâtons, pierres. Ne s’attendant pas à une pareille fureur, le gouverneur et ses hommes, des fonctionnaires et des policiers, se sont barricadés dans l’église. Dehors, la foule attendait, armée de fléaux, de briques, de bâtons, de pierres. Tant d’oppression accumulée au fil des ans s’est alors changée en révolte : la foule furieuse a pénétré dans l’église.
Le gouverneur, acculé dans le choeur, a été sommé par la foule d’écrire que c’est en voleur qu’il a pénétré dans le lieu de culte. Par ses manoeuvres, il a réussi à temporiser jusqu’au matin, jusqu’à l’arrivée des cosaques. Alors le bain de sang a commencé. Dans l’église, les cosaques à cheval ont tiré, au fusil et à l’arc, ont sabré et haché, ils s’en sont pris aux tableaux, aux ornements, aux croix : ces objets ont été ensuite rassemblés sur un tas de fumier. Le massacre a duré deux heures. Certaines personnes, dans leur fuite, se sont noyées dans les ruisseaux gelés. Après l’église, les cosaques ont perquisitionné dans les maisons, chez les habitants, au nombre d’environ 300 ou 400. Ceux qui avaient le visage marqué par le fouet ont été traînés sur la place publique pour y être fouettés de 25 à 50 coups ; il n’y a eu nulle pitié pour les enfants ou les femmes enceintes. L’arrivée soudaine de l’adjoint du procureur a mis un terme à cette persécution.
Le nombre des victimes n’a pas été bien déterminé ; il semble qu’il y ait eu 9 morts, 10 blessés par balles, 44 blessés par fouet, 24 femmes violées et à peu près 150 personnes jetées en prison. Ces “malheureux et célèbres“ massacres de Kraziai ont bouleversé la Lituanie, l’Occident et les démocrates russes. Les journaux occidentaux ont titré à la une : “Comment on tue les catholiques à Kraziai !”, “Les morts ont été jetés dans la fosse à ordures“. Le quotidien de Königsberg a qualifié les fonctionnaires russes de “chiens enragés“. Plusieurs manifestations de Lituaniens émigrés aux Etats-Unis ont eu lieu. Dans l’Osservatore Romano, le pape a interpellé le tsar au sujet de ces massacres. L’indignation mondiale et la mise à nu de la politique du tsar en Lituanie ont fait en sorte que les condamnés de Kraziai soient moins lourdement punis.
Les habitants de Kraziai ont été jugés : l’un d’eux, en prison, a succombé à ses graves blessures. Le jugement s’est terminé le 10 septembre 1894. C’est en vain que certains des plus célèbres avocats russes et polonais ont défendu ces paroissiens, prouvant l’illégalité des actes du gouverneur de Kaunas. La cour a condamné 4 inculpés à 10 ans de galère et 31 à des punitions moins sévères, et demandé au tsar d’atténuer la peine des premiers et d’annuler la condamnation des autres. Le tsar a satisfait la demande : les dix ans de galère ont été commués en un an d’emprisonnement. Des mesures ont été prises pour les cloches de l’église : sorties de leurs battants, elles ont été condamnées à se taire. Le gouverneur de Kaunas a été félicité en recevant des mains du tsar lui-même la distinction de la Croix de Saint-André… L’église n’a été rendue au culte qu’en 1910.
La leçon de ces événements est très importante encore aujourd’hui : les tyrans ont peur du peuple quand les droits des hommes sont violés. Par cet épisode tragique, le monde entier a appris l’existence du peuple lituanien. Ce sont les paysans qui en ont écrit l’histoire. Les événements de Kraziai ont davantage fortifié la foi, dynamisé la renaissance de son peuple, inspiré sa confiance en lui-même et fortifié son aspiration à la liberté.
Sources bibliographiques :
- Kraziai. Kaunas, 1927, 19 p.
- Kraziai. Red. Pranas Razminas, Chicago, 1983, 252 p.
- Les massacres de Kraziai (Kraziu skerdynes). Kaunas, 1933, 12 p.
- Les massacres de Kraziai (Kraziu skerdynes). Le matériel recueilli par Leonas Mulevicius, Vilnius, 1993, 160 p.
© Vladas Terleckas, pour le texte original
© Jurate Terleckaite, pour la traduction en français



