PREFACE
Il aura fallu attendre janvier 2006 pour que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe se décide à condamner tous les régimes communistes totalitaires, y compris le régime soviétique. Pourquoi cette si longue et étrange indulgence à l’égard des crimes du communisme ? Pendant des années, le communisme a été jugé plus excusable que le nazisme à cause de ses « idéaux généreux ». En réalité, ce qui séduisait les Occidentaux dans le projet communiste, c’était l’ambition d’ingénierie sociale. Fabriquer un homme nouveau, une humanité régénérée : ce rêve jacobin n’a cessé de hanter l’Europe du XXe siècle. Le marxisme-léninisme a réinjecté dans une partie de la gauche occidentale le culte de la révolution. L’idée d’une avant-garde organisée chargée de mener les masses à leur libération séduisait beaucoup d’intellectuels et les incitait à fermer les yeux sur les crimes du communisme. Walter Duranty, le correspondant à Moscou du New York Times, connaissait la vérité sur la famine de 1932 en Ukraine mais n’y voyait rien qui puisse retenir l’attention : « Que représentent quelques millions de morts dans la situation actuelle ? Rien d’important. Un incident de parcours au milieu des bouleversements historiques qui ont lieu ici. Je crois qu’on exagère cette affaire. » On retrouve cet argument chez Simone de Beauvoir en 1946 : « Supprimer cent oppositionnels, c’est sûrement un scandale, mais il se peut qu’il ait un sens, une raison… Peut-être [cela] représente-t-il seulement cette part nécessaire d’échec que comporte toute construction positive. »
La volonté de négation de la nature humaine (et de la nature tout court) est à l’origine du projet bolchevique. Mais c’est elle qui donne aussi l’impulsion au progressisme du XXe siècle. La parenté intellectuelle entre la gauche et le bolchevisme explique le durable aveuglement dont a profité le communisme. Complaisance exploitée par la Russie d’aujourd’hui qui, à la différence de l’Allemagne, n’a pas eu le courage de regarder son passé en face et d’en tirer des leçons d’humilité.
Aujourd’hui, toutefois, la mode du volontarisme politique et des projets utopiques semble durablement passée. Sur le fond de la crise que nous vivons, et sous l’effet de la mondialisation, l’action politique est perçue comme futile et inefficace. On pourrait penser qu’un obstacle majeur à la compréhension du communisme est levé. Ce n’est pas le cas. Mais à l’heure actuelle, le danger ne vient plus du mensonge communiste ou de la stratégie post-communiste de falsification de l’histoire orchestrée par le Kremlin, mais de l’indifférence et de l’oubli, voire de la paresse intellectuelle. Pour les jeunes générations, les atrocités du communisme sont tout simplement impossibles à concevoir. Cet état d’esprit n’est pas moins dangereux que l’aveuglement volontaire des générations précédentes ; car il fait oublier une leçon essentielle de l’expérience révolutionnaire et totalitaire : une volonté politique animée par la passion de la destruction peut se révéler terriblement efficace.
On comprend dès lors pourquoi des ouvrages comme celui de Vladas Terleckas, qui décrit le calvaire vécu par la Lituanie sous les deux régimes les plus ravageurs du XXe siècle – le communisme et le national-socialisme –, sont indispensables. Les deux puissances d’occupation se sont livrées à la prédation et à des exterminations de masse, l’Allemagne voulant anéantir la population juive, l’URSS éradiquer les élites. Les deux puissances se sont efforcées de trouver des complices locaux à leurs crimes et de démoraliser la population lituanienne. Staline poursuivait aussi un autre objectif : celui de « déseuropéaniser » la Lituanie. En quelques années ce malheureux pays a connu les vicissitudes traversées par tous les peuples de l’URSS dans les années du communisme de guerre, de la collectivisation et de la grande terreur : déclenchement artificiel d’une pseudo-guerre civile, en réalité la guerre des communistes contre toute la société ; spoliation des citoyens, déportations de masse, exécutions arbitraires, destruction du lien social par la terreur, éradication de la morale, interdiction de la foi, anéantissement de la vie de l’esprit, effacement de la conscience nationale. De façon très sobre et factuelle, le livre de Vladas Terleckas nous fait revivre cette descente aux enfers, tout en rappelant que la résistance lituanienne ne s’éteignit jamais, même au moment des années les plus noires.
Il ressort de cette description, comme des ouvrages récents consacrés à la « communisation » des démocraties populaires, que cette politique n’eut rien d’improvisé. Elle émanait de la volonté de Staline, d’une stratégie délibérée mise en œuvre par le Kremlin. Elle était l’expression de l’ambition de puissance totale qui animait Staline et qu’il a réussi à faire partager à son peuple, même au-delà de la tombe. Cette ambition a tout fait taire, l’instinct de conservation, le bon sens, la morale. Staline a cru qu’il pouvait cloner indéfiniment son régime. L’ironie de l’histoire veut que c’est justement dans les pays et les régions annexés au lendemain de la deuxième guerre mondiale, passés et repassés sous le rouleau compresseur stalinien, qu’est né et s’est organisé le mouvement de libération qui a entraîné le naufrage de l’URSS.
Françoise Thom, Historienne, soviétologue. Maître de Conférences à l’Université Paris IV Sorbonne
2014



